LE SOIR DE NOËL…

 

Le soir de Noël, notre mère décida d’allumer le chauffage central. Ce fut le plus beau des cadeaux.

Afin que nous fussions légères pour mieux chanter, on nous servit un simple potage en guise de repas du soir. Commença ensuite la veillée de la Nativité. Complies, oraison, litanie des martyrs, office des lectures et messe nous menèrent à minuit et demi.

Nous nous retrouvâmes ensuite au réfectoire, où notre mère nous souhaita un fervent Noël devant un bol de chocolat chaud. Elle nous donna aussi l’autorisation de parler. Toutes les sœurs firent l’éloge du sermon, qui avait été beau. Il est vrai que les prêtres qui venaient officier au monastère avaient toujours quelque chose d’intéressant à dire et que leurs sermons étaient rarement ennuyeux.

L’horaire du jour de Noël était identique à celui des dimanches ordinaires, simplement les offices étaient plus longs et plus solennels.

Le déjeuner fut bon : de la dinde (offerte par un fermier), des haricots verts et une bûche (également offerte). Je regardai les sœurs avec étonnement : elles se goinfraient littéralement. Il me sembla même que l’une d’elles allait manger l’os de la cuisse… mais non, sans attendre, elle attaqua le dessert tout en continuant à avaler du pain. En effet, qu’il s’agisse de fruits, de confiture ou de gâteaux, les sœurs avaient l’habitude de les accompagner de tranches de pain. Pendant la récréation, la mère distribua les cadeaux, devant lesquels les religieuses s’émerveillèrent longuement. Elle raconta aussi les visites, lut le courrier envoyé par les prêtres et amis du monastère, enfin fit part de tous les dons reçus, en citant les donateurs. Notre mère donna également à chaque sœur les lettres arrivées pendant les quatre semaines de l’avent. Autrefois, tout le courrier personnel était lu par l’abbesse – à l’arrivée comme au départ – avant d’être transmis à la destinataire ou confié à la poste. Aujourd’hui encore, toutes les sœurs âgées du monastère souhaitent que la mère lise leurs lettres.

Les jours suivant Noël, je passai mes heures de loisir à écrire à mes parents et à mes amis. Je pouvais rester assise, grâce à la température clémente. Avec dix ou douze degrés dans les pièces, l’immobilité devenait possible. Je confectionnai aussi des cartes de vœux avec de la feutrine ou à la peinture. Notre mère avait permis aux trois plus jeunes sœurs de me rejoindre au noviciat. Nous travaillions ensemble, en respectant le silence. C’était agréable et nous en étions tout heureuses. Mais il s’agissait d’une faveur exceptionnelle.

 

Le dimanche après Noël, je descendis rejoindre Marie au jardin. Malgré le grand froid, nous marchâmes côte à côte pendant de longs moments. Entre nous se tissaient des liens toujours plus profonds, et je me permis de lui faire part des choses qui me choquaient tant et me gênaient dans ma vie religieuse, telles que le refus de l’hygiène et du corps en général, la crainte des rapports amicaux, tout ce que je trouvais malsain dans cette vie.

Marie me regarda longuement comme si elle hésitait, puis me répondit : humilité… soumission… don de soi… Elle me rappela que l’abbesse, investie de l’Esprit saint, représente Dieu dans la communauté où elle exerce sa « paternité » spirituelle. Quant à l’hygiène de vie, Marie n’y trouvait rien à redire. Manger des denrées saines serait de la gourmandise, et, de toute façon, n’y avait-il pas toujours suffisamment de pain ? Enfin, elle me rappela que nous étions pauvres et qu’il en découlait que tout devait être économisé au maximum.

Bien sûr, parfois le ton montait, et nous étions prêtes à nous invectiver. Nous passions alors à un autre sujet où nous savions être d’accord, comme la beauté des offices ou l’intensité de nos prières personnelles.

 

Comme dans tous les monastères, les personnes le désirant pouvaient se rendre à la chapelle et participer à nos offices. Ainsi, le 31 décembre, une veillée de prière avait été prévue. Différents textes devaient être lus par quatre sœurs que l’abbesse avait désignées pour leur bonne diction. Elle leur demanda de venir s’exercer dans son bureau, car elle avouait avoir peur d’une hésitation et de ce que « les gens pourraient en dire ». Moi aussi, j’avais un texte à lire, mais la mère ne m’appela pas.

La veillée se déroula bien, l’assistance fut nombreuse et fervente. Le lendemain matin, 1er janvier, la mère nous souhaita une heureuse année, et nous nous embrassâmes.

Notre mère avait également choisi quelques sœurs pour répondre aux nombreuses cartes de vœux qui nous parvenaient chaque année. Les sœurs faisaient un brouillon ; l’abbesse le modifiait de façon systématique, les sœurs recopiaient les quelques lignes sur la carte choisie par l’abbesse, qui la relisait encore avant de la signer et de l’expédier.

Les fêtes terminées, je redemandai audience à l’abbesse. En effet, je me sentais mal à l’aise depuis les découvertes du mois de décembre. J’avais souhaité laisser passer les fêtes sans heurts, mais je n’en avais pas pour autant renoncé à demander des éclaircissements.

J’obtins de la mère une bonne heure d’entretien et lui exposai immédiatement les raisons de ma visite. Je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas l’infantilisation des sœurs, la totale dépendance qu’elle exigeait d’elles, sa façon autoritaire de gouverner seule le monastère. Je revins à la composition absurde des repas, aux médicaments qu’elle imposait aux sœurs malades après les déjeuners et les dîners très mauvais. Je ne comprenais pas son intervention dans tous les faits et gestes de la vie quotidienne ; elle allait jusqu’à indiquer aux religieuses la façon dont il fallait qu’elles s’habillent sous leur robe. Et pourquoi était-elle la seule à choisir les cantiques de la messe, Marie ou sœur Gabriel – l’organiste – n’ayant même pas le droit de faire des propositions ? Et pourquoi ne se fondait-elle que sur son humeur du moment pour accorder ou pour refuser une pelote de laine, du fil, un carré de tissu, pourtant nécessaires à leur travail ? Pourquoi était-elle constamment en train de fureter dans les bâtiments, comme pour surprendre l’une ou l’autre en flagrant délit de bavardage ou de manque d’assiduité à l’emploi ? Et, enfin, pourquoi ne pas donner tous ces lits, ces couvertures, ces matelas que nous ne savions où mettre, tellement ils étaient en surnombre ? Il y avait pourtant une antenne du Secours catholique à deux pas du monastère. Comme elle restait sans réaction, et au risque de paraître obsédée, je parlai à nouveau de la nourriture : pourquoi ne pas consommer immédiatement les produits (yaourts, jambon, fromages, légumes) apportés par les différents commerçants de la ville ? Très souvent, ces produits sont à la limite de la période de consommation (deux ou trois jours après la « date limite de vente ») ; alors qu’à ce moment-là ils sont encore parfaitement mangeables, pourquoi les laisser se dégrader et les proposer aux sœurs quinze jours ou plus après leur arrivée, dans l’état que l’on devine ? Et, lorsqu’il y avait abondance de dons, pourquoi jetions-nous à la fosse à fumier les œufs ou les fruits reçus en excédent, plutôt que d’en faire bénéficier les nécessiteux ? Était-ce cela, la pauvreté voulue par saint François et par sainte Claire ?

Interloquée, l’abbesse se leva de son siège et fit quelques pas dans la pièce. Je compris qu’elle faisait de grands efforts pour garder son calme. Elle parla enfin d’une voix altérée, et, de son discours, je retins que « je jugeais en fonction des habitudes du monde, je continuais à vivre par ma volonté propre, je ne réussissais pas à renoncer à mes idées propres et à ma volonté propre pour adhérer à celles du Christ ». Puis elle me rappela que je n’étais que postulante et que, « plus tard », je comprendrais. Elle me parla comme à une petite fille. Je quittai son bureau en pleurant, lasse et dégoûtée, pour la première fois vraiment révoltée.

Il me fallut plusieurs jours pour me remettre d’une telle déception, et je ressentis la nécessité de rester seule au noviciat ou au jardin, où je retournais la terre, refaisais et nettoyais les bordures. Je ne désirais pas, à ce moment-là, avoir trop de contacts avec la communauté.

Tous les radiateurs avaient été éteints, bien que de nombreuses personnes eussent offert de l’argent pour subvenir aux frais de chauffage du monastère.

Comme toujours après un entretien houleux, la mère se montra charmante avec moi, m’apportant des bonbons, me donnant des enveloppes et du papier pour le cas où j’aurais eu envie d’écrire, m’offrant des images pour mes missels. Visiblement, elle ne savait que faire pour moi et donnait l’impression de vouloir se faire pardonner. À ces moments-là, je ne pouvais m’empêcher de la détester et de la mépriser. Ces sentiments empoisonnaient mon cœur et entravaient ma relation à Dieu.

Bien qu’à cette époque je fusse vraiment découragée, l’idée d’abandonner ne m’effleura même pas. N’avais-je pas déjà, dans le « monde », connu des situations pénibles ? Je ne devais pas tomber sur les pierres du chemin.

A l'ombre de Claire
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